L’intérêt pour la zostère marine

Comment a-t-il évolué dans le temps ?

L’importance et le rôle essentiel de la zostère marine pour la santé de nos petits fonds côtiers n’est plus à démontrer. A l’heure actuelle, cette espèce fait l’objet de plusieurs suivis scientifiques à long terme en France en raison de son statut de protection et des pressions menaçant sa survie. Les gestionnaires de l’environnement, les associations, les naturalistes, les pêcheurs et les plongeurs s’y intéressent d’ailleurs de plus en plus. Cependant, l’attention portée à la zostère marine n’était pas aussi importante dans le passé, bien que cette espèce y était largement plus abondante. Retracer les origines et le cheminement de notre intérêt pour la zostère marine nous aide à comprendre pourquoi elle est aujourd’hui si importante aux yeux de tous.

 

La zostère marine, de son nom scientifique Zostera marina, est l’une des cinq espèces de plantes à fleurs marines présentes en France métropolitaine. Effectivement, il ne s’agit pas d’une algue mais d’une véritable plante produisant du pollen, des fleurs et des graines. Les herbiers que la zostère marine forme sur le fond de la mer sont actuellement présents sur nos côtes en Bretagne et en Basse-Normandie, dans le bassin d’Arcachon et au sein de quelques lagunes méditerranéennes. Mais au début du XXème siècle, les herbiers de zostère marine étaient omniprésents sur notre façade Manche-Atlantique. Sa disparition quasiment totale dans les années 1930 fera couler beaucoup d’encre chez les scientifiques de l’époque et marquera le début d’un très fort intérêt pour cette plante. Par la suite, la zostère marine commencera à être protégée durant les années 1970 et des suivis scientifiques à l’échelle internationale et nationale verront le jour en raison de la prise de conscience toujours plus conséquente de l’importance des herbiers la santé de nos littoraux. Ces études menées sur le long terme sont toujours d’actualité et permettent d’améliorer la connaissance nécessaire à la protection de la zostère marine.

 

Les débuts de l’intérêt pour la zostère marine

L’une des plus anciennes traces écrites relatant de zostère marine daterait du XVIème siècle. A cette époque, la tribu des Comcaac au Mexique s’intéressait à cette plante pour s’en nourrir. Ils récoltaient les graines pour les sécher et en faire une farine utilisée dans leur alimentation. En Europe, au XIXème siècle, les feuilles échouées sur les plages étaient séchées puis utilisées en tant qu’engrais agricole ou matière d’emballage, de rembourrage, de literie et d’isolation. La zostère marine a même failli bénéficier d’un grand intérêt marchand. En effet, le début des années 1860 a été marqué par la « famine du coton » et des alternatives à cette matière étaient recherchées. Plusieurs personnes s’étaient alors intéressées aux fibres de la zostère marine comme substitut au coton. Cette piste, bien qu’elle fut abandonnée par la suite, paraissait prometteuse puisqu’il n’y avait qu’à récolter les très grandes quantités de feuilles échouées présentes sur les plages de l’époque.

Loin des 57km² d’herbiers présents aujourd’hui en France métropolitaine, la zostère marine s’étendait dans l’Atlantique nord-est de l’Islande et de la Norvège jusqu’aux côtes méditerranéennes en une bande presque continue il y a un peu plus de cent ans. Les premières descriptions de cette espèce étaient rapportées par les naturalistes de la seconde moitié du XIXème siècle lorsqu’ils effectuaient des sorties en bord de plage. Personne ne se doutait encore qu’il s'agissait d’une plante à fleur puisque son étude se limitait aux herbiers découvrant à marée basse et aux parties de la plante échouées sur les plages. Sa répartition locale était également très mal connue car, faute de ne pas pouvoir observer les herbiers directement en mer, les cartographies consistaient en de simples croquis dessinés à main levée à partir d’observations sur le littoral. En revanche, ces simples constatations faisaient déjà état de l’importance des herbiers de zostère marine pour la biodiversité. Leur rôle d’habitat de reproduction était souligné par la présence de pontes de seiches, leur soutien à la pêche était rapporté par une présence plus importante d’espèces d’intérêt halieutique[1] et leur fonction de nurserie[2] était appuyée par les nombreuses observations d’animaux juvéniles cherchant refuge et nourriture entre les feuilles. C’est au début du XXème siècle qu’apparaîtront les premières recherches scientifiques s’intéressant à la zostère marine. Elles confirmeront les observations des naturalistes et révéleront l’importance des herbiers dans la protection des côtes face à l’érosion ou encore leur contribution aux réseaux trophiques[3] en servant de support à de nombreuses formes de vie. Il faudra néanmoins attendre les années 1930 pour que la littérature portant sur la zostère marine connaisse un véritable essor. Cependant, ce sera en raison d’un épisode de mortalité historique.

 

Maladie du dépérissement : quand la disparition est synonyme d’attention

En 1930, quelques déclins locaux d’herbiers de zostère marine ont été observés sur la côte Est des États-Unis. Jusque-là, rien n’était bien alarmant. Mais l’année suivante, les herbiers ont subi des pertes si importantes qu’il n’en restait que dans quelques estuaires et ports de l’ensemble de l’Atlantique nord-ouest. Ce phénomène s'est ensuite étendu à l’Europe en 1932 en touchant d’abord la France puis en s’étendant vers la Grande-Bretagne, la Suède et le Danemark. En 1934, près de 90% des herbiers de zostère marine du nord de l’Atlantique avaient disparu. Cet épisode de mortalité massive est celui de la maladie du dépérissement, ou wasting disease. Néanmoins, les causes d’une telle virulence[4] et d’une telle mortalité de la maladie sur quelques petites années sont encore vivement discutées. L’hypothèse la plus probable reste la suivante : des perturbations environnementales (faible rayonnement solaire et/ou réchauffement des eaux) couplées à des impacts humains locaux auraient affaibli la zostère marine et favorisé la propagation d’un microorganisme parasitaire (Labyrinthula zosterae) à l’origine de la mortalité des herbiers.

Mais peu importe la cause, ce soudain effondrement de la zostère marine a fortement inquiété la communauté scientifique de l’époque. Les services écosystémiques[5] des herbiers étaient déjà bien connus et avec l’effondrement de la zostère marine, la disparition de l’ensemble de ses bénéfices pour les espaces côtiers ne tarderait donc pas à suivre. A titre d’exemple, des chercheurs britanniques ont mis en évidence en 1949 que la perte des herbiers dans l’estuaire de Kingsbridge avait engendré le déplacement de bancs de sable et perturbé une grande partie des fonds car la zostère marine y influençait le transport des sédiments. Un fort impact sur la biodiversité avait également été observé. L’inquiétude générale des scientifiques était d’autant plus marquée que très peu d’herbiers retrouvaient leur étendue d’avant la maladie. Il aura fallu jusqu’à plusieurs dizaines d’années pour que ceux ayant survécu commencent à nouveau à s’étendre un tant soit peu. Dans l’estuaire de la Rance, les herbiers ont commencé à reprendre de l’importance uniquement en 1945 tandis qu’à l’archipel de Chausey, la zostère marine ne montrait toujours pas de signe de recolonisation en 1950. Les couvertures actuelles des herbiers sont encore bien en dessous d’avant l’épidémie. Les années 1930 et les décennies suivantes ont donc été marquées par un regain d’intérêt des scientifiques envers la zostère marine suite à sa quasi disparition, notamment pour sa biologie, son importance dans le fonctionnement des littoraux et les causes et conséquences de la maladie du dépérissement.

 

La zostère marine désormais protégée et suivie

A partir des années 1970, la zostère marine fera son entrée dans le cercle des espèces juridiquement protégées en raison des pressions de plus en plus nombreuses menaçant sa survie :

  • 1976 : inscription à la Convention de Barcelone en tant qu’espèce « en danger ou menacée » ;
  • 1979 : inscription à la Convention de Berne interdisant la cueillette, le ramassage, la coupe ou le déracinage intentionnels de la zostère marine ;
  • 1992 : inscription à la Directive Habitat Faune Flore en tant que flore d’intérêt communautaire ;
  • 2003 : inclusion à la Convention OSPAR considérant herbiers de zostère marine comme habitat marin menacé et/ou en déclin ;
  • 2007 : inscription à la liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature en tant qu’espèce ayant une tendance globale à la décroissance.

Des dispositifs de protection locaux peuvent également s’ajouter à ceux précédemment cités. Par exemple, l’arrêté du 27 avril 1995 relatif à la liste des espèces végétales protégées en région Basse-Normandie interdit « destruction, coupe, mutilation, arrachage, cueillette ou enlèvement, colportage, utilisation, mise en vente, vente ou achat de tout ou partie » de la zostère marine. Cette multitude de moyens de protection témoigne bel et bien de la prise de conscience de l’importance écologique des herbiers de zostère marine.

La protection efficace d’une espèce nécessite cependant une grande connaissance de sa dynamique et de l’environnement dans lequel elle prospère. Jusque-là difficiles d’accès, l’étude des herbiers de zostère marine et notamment leur cartographie a été grandement facilitée par les avancées technologiques. Plusieurs suivis scientifiques à l’échelle nationale et européenne ont donc vu le jour pour étudier sur le long terme le fonctionnement, la dynamique et la répartition des herbiers de zostère marine :

  • Le suivi national REseau BENThique (REBENT) a été lancé en 2003 afin de mesurer les tendances d’évolution à long terme des herbiers français, d’identifier les anomalies pouvant intervenir et d’étudier les espèces y vivant ;
  • Le protocole de suivi des herbiers dans le cadre européen de la Directive Cadre sur l’Eau (DCE) a fait suite au REBENT en 2013 et est toujours actif. La DCE a retenu la zostère marine comme espèce indicatrice de la qualité de son milieu et l’objectif est de calculer un « indicateur angiosperme » reflétant les conditions des herbiers ;
  • Le suivi européen de la Directive Cadre Stratégie pour le Milieu Marin (DCSMM) a également succédé au REBENT et reprend l’étude des espèces associées aux herbiers pour explorer leurs fonctions en tant qu’habitat. Ce protocole est aussi toujours en vigueur.

Bien que ces initiatives soient déjà de très bon augure pour la conservation de la zostère marine, les moyens mis à disposition ne permettent d’étudier qu’un nombre assez limité d’herbiers. Pour compléter ces suivis, les sciences participatives faisant appel à des plongeurs bénévoles permettent d’élargir les observations à n’importe quel herbier de zostère marine accessible en plongée loisir. Les programmes de sciences participatives à l’étranger tels que Community eelgrass mapping initiative (Canada), Sarasota County Seagrass Survey (États-Unis), Seasearch (Royaume-Uni) ou le réseau international Seagrass Net permettent d’actualiser les cartes de répartition de la zostère marine voire d’évaluer certains impacts la menaçant. En France, des projets participatifs d’une telle envergure n’existent pas encore. L’association Peau Bleue a cependant lancé en 2011 le projet RHIZOMA dont un des protocoles fait appel aux plongeurs de loisir pour étudier les herbiers de zostère marine. En parallèle, le projet IMPACT du côté de Saint-Malo s’intéresse aux herbiers suite à la mise en place de mouillages écologiques[6]. Enfin, un programme participatif dont le protocole se rapproche fortement de celui des suivis REBENT et DCE est aussi en cours de déploiement sur les façades de l’Atlantique et de la Manche auprès des plongeurs : l’Observatoire Participatif des Herbiers de Zostères et Syngnathidés (OPHZ’S).

 

Conclusion

Depuis le milieu du XIXème siècle, l’attention des naturalistes, des chercheurs et du public pour les herbiers de zostère marine n’a fait que s’accroître. La disparition presque totale de cette espèce marquera un véritable essor dans l’intérêt qui lui est porté. L’espèce est aujourd’hui protégée et bénéficie d’une importante surveillance de par les initiatives scientifiques et citoyennes qui se multiplient en France et à l’international afin d’en apprendre davantage sur la zostère marine et son importance pour le milieu marin. De plus en plus de projets de restauration voient également le jour afin d’assister les herbiers pour qu’ils retrouvent la couverture dont ils jouissaient par le passé. Néanmoins, la tendance globale de l’espèce est toujours à la décroissance. Une surveillance et une protection accrues sont donc encore nécessaires pour les années à venir afin que la pérennité des herbiers de zostère marine soit assurée.

 

Rédacteur : T. Roost

Crédit photo : Syndicat mixte Ria d'Etel - Maeva Rincé

[1] L’adjectif halieutique se rapporte aux activités de la pêche

[2] Une nurserie est un site occupé par des juvéniles où ils grandissent jusqu’à atteindre l’état adulte

[3] Un réseau trophique désigne l’ensemble des chaînes alimentaires d’un milieu

[4] La virulence désigne la capacité d’une maladie à se propager

[5] Les services écosystémiques sont les biens et avantages directs ou indirects tirés par les humains d’un milieu

[6] Les mouillages écologiques ont un impact très réduit sur les herbiers de zostère marine en comparaison aux mouillages traditionnels dont la chaîne racle le fond et arrache les pieds de zostère

 

 

Bibliographie

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